Sous-traitance du transport collectif : quand l’économie à court terme menace la qualité du service public

Parler de transport collectif aujourd’hui, c’est parler de choix de société. C’est choisir entre une vision comptable à court terme et une vision collective axée sur la qualité, la fiabilité et l’accessibilité du service.

L’étude récente de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) (https://iris-recherche.qc.ca/publications/sous-traitance-transport-en-commun/) sur la sous-traitance dans le transport en commun vient jeter une lumière crue sur ce débat — et confirme ce que les usagers, les groupes de défense et les acteurs du transport adapté répètent depuis des années : réduire les coûts ne peut être la seule boussole des politiques publiques.

La performance ne se mesure pas seulement en dollars

L’étude rappelle qu’un audit réalisé pour le ministère des Transports du Québec proposait d’accroître la sous-traitance afin de générer des économies dans les sociétés de transport. Cette approche repose principalement sur un indicateur financier : le coût par kilomètre parcouru.

Or, le transport collectif — et plus encore le transport adapté — ne peut être réduit à une simple équation comptable. Ce qui compte pour les usagers, c’est la fiabilité du service, la sécurité, la stabilité des horaires, la disponibilité du personnel et la capacité du système à répondre aux besoins réels des personnes.

L’IRIS montre que lorsque la qualité du service est prise en compte, le portrait change complètement : le modèle entièrement sous-traité présente davantage de bris de service et de problèmes de fiabilité. Cette réalité pose une question fondamentale : une économie financière vaut-elle la peine si elle se traduit par davantage d’annulations, d’attentes et d’incertitude pour les citoyens ? Ce que l’on qualifie parfois, avec une certaine retenue, de « dommages collatéraux », alors qu’il s’agit d’impacts concrets qui transforment profondément le quotidien des personnes concernées.

Le transport adapté : le grand oublié des débats

L’étude souligne que plusieurs services de transport adapté sont déjà assurés par des entreprises privées et qu’une analyse approfondie de leur qualité serait nécessaire. Pour la Coalition transport adapté (ARUTAQ-AQRIPH-COPHAN), ce constat résonne fortement.

Car pour une personne handicapée, un service annulé ne signifie pas simplement un retard. Cela peut vouloir dire un rendez-vous médical manqué, une journée de travail compromise, l’impossibilité de participer à la vie sociale, une atteinte directe à l’autonomie et à la dignité.

Sans qualité de service, le transport adapté ne permet tout simplement pas l’exercice réel des droits fondamentaux.

Des économies qui déplacent les coûts ailleurs

L’étude démontre aussi que la réduction des coûts par la sous-traitance passe souvent par des conditions de travail moins avantageuses, notamment des salaires inférieurs, ce qui peut nuire au recrutement et à la rétention du personnel. Les conséquences sont prévisibles : pénuries de chauffeurs, instabilité des équipes et hausse des annulations.

Au final, les coûts ne disparaissent pas : ils sont simplement transférés vers les usagers, les familles, les organismes communautaires et les municipalités qui doivent compenser les failles du système.

La qualité du service : une question de vision politique

L’un des messages forts de l’étude est que le transport collectif au Québec souffre déjà d’un sous-financement chronique, alors même que les défis climatiques et sociaux exigeraient l’inverse. Miser sur la sous-traitance comme solution principale revient à traiter un problème structurel avec un outil de court terme.

Les acteurs du transport adapté défendent depuis longtemps une approche différente :

  • reconnaître le transport adapté comme un service public essentiel;
  • intégrer la qualité, la sécurité et l’équité comme indicateurs centraux;
  • maintenir une expertise publique forte, notamment pour l’entretien et la planification;
  • placer enfin l’expérience des usagers au cœur des choix publics, en bâtissant le transport adapté avec ceux qui le vivent au quotidien — par eux, pour eux et avec eux.

Un moment charnière pour le Québec

Le Québec est à la croisée des chemins. Continuer à chercher des économies rapides pourrait fragiliser davantage des services déjà sous pression. À l’inverse, investir dans la qualité et la fiabilité du transport collectif — incluant le transport adapté — représente un choix cohérent avec les objectifs d’inclusion sociale, de mobilité durable et de justice territoriale.

L’étude de l’IRIS ne fait pas qu’alimenter un débat technique : elle confirme que la performance réelle d’un réseau ne se mesure pas uniquement en coûts, mais en capacité à servir les personnes.

Et lorsqu’il est question de mobilité pour les personnes en situation de handicap, cette vérité devient encore plus claire : un transport collectif fiable n’est pas une dépense, c’est un investissement dans une société plus juste.

Un appel à l’action collective

Le moment n’est plus à la simple observation. Les constats s’accumulent, les données convergent, les coupures de financement s’accélèrent et les réalités vécues par les usagers parlent d’elles-mêmes : la qualité, la sécurité et la fiabilité du transport collectif — et particulièrement du transport adapté — doivent devenir des priorités politiques incontournables.

À l’approche des élections provinciales de 2026 au Québec, il est essentiel que les choix faits aujourd’hui façonnent un avenir où la mobilité est pensée comme un droit, et non comme une variable d’ajustement budgétaire. Les décisions qui seront inscrites dans les plateformes électorales auront un impact direct sur l’autonomie, la participation sociale et la dignité de milliers de personnes.

C’est pourquoi la mobilisation de tous les acteurs concernés — usagers, familles, organismes communautaires, syndicats, élus municipaux et citoyen-ne-s — est plus nécessaire que jamais. Soutenir le manifeste de la Coalition transport adapté (https://arutaq.org/campagne-nationale-2026/), c’est affirmer clairement que la qualité du service, la sécurité des usagers et le respect des droits fondamentaux doivent guider les orientations politiques à venir.

Il ne s’agit pas seulement de défendre un mode de transport. Il s’agit de défendre une vision de société inclusive, où personne n’est laissé de côté parce qu’il dépend d’un service public fiable pour se déplacer, travailler, apprendre ou simplement vivre pleinement.

Les prochains mois seront déterminants. Ensemble, faisons en sorte que la voix des usagers et des défenseurs du transport adapté soit entendue — et qu’elle pèse réellement dans les choix politiques de demain.