Le 5 août dernier, la Ville de Bonaventure a rendu un hommage profondément significatif à deux de ses citoyens : Jacques et Jean-Marc Forest, reconnus comme des pionniers du transport adapté au Québec. Un hommage qui nous rappelle d’où nous venons… et surtout où nous devons aller
En leur consacrant la Place des frères Forest, la Ville souhaite préserver la mémoire de deux hommes dont la vision et l’engagement ont contribué à transformer la vie de nombreuses personnes. Leur parcours est intimement lié à la naissance et au développement du transport adapté au Québec. En 1973, ils fondaient Minibus Forest, une initiative qui allait contribuer à ouvrir la voie à une nouvelle conception de la mobilité : une mobilité permettant aux personnes ayant des limitations fonctionnelles de se déplacer, de participer à la vie sociale et de prendre pleinement leur place dans la société.
La Ville de Bonaventure a ainsi posé un geste de mémoire, mais aussi un geste porteur de sens pour l’avenir. Elle rappelle que le transport adapté n’est pas né d’une logique administrative ou comptable. Il est né d’une vision, d’une volonté d’agir et de la conviction que la mobilité est une condition essentielle de la dignité et de la participation citoyenne.
Un héritage qui nous oblige
Pour l’ARUTAQ, cet hommage aux frères Forest est l’occasion de rappeler une évidence : nous ne pouvons pas honorer les pionniers du transport adapté tout en acceptant que le système qu’ils ont contribué à bâtir soit mis à mal par des politiques qui sabrent dans son financement.
Plus de cinquante ans après les premières initiatives des frères Forest, le Québec s’est doté d’un réseau de transport adapté qui permet chaque jour à des milliers de personnes de se déplacer et de participer pleinement à la vie sociale. Pourtant, ce réseau demeure fragile et inégal, confronté à des difficultés systémiques qui se répètent d’année en année : manque de véhicules, pénurie de chauffeurs, délais, annulations, disparités régionales et ressources financières clairement insuffisantes.
Ces difficultés ne sont pas seulement des problèmes opérationnels. Elles ont des conséquences directes sur les droits et la liberté des personnes.
Lorsqu’une personne ne peut se rendre au travail, à l’école, à un rendez-vous médical, à une activité de loisir ou simplement rencontrer ses proches parce que son transport n’est pas disponible ou fiable, c’est sa participation sociale qui est compromise. C’est précisément ce constat que la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) rappelait en juin dernier dans une lettre ouverte publiée dans Le Journal de Montréal. La Commission y soulignait que le transport constitue une véritable clé d’accès aux autres droits et que les problèmes qui affectent le transport adapté persistent depuis des décennies : annulations, délais, disparités régionales, manque de véhicules, règles de priorisation variables et sous-financement chronique. La Commission posait alors une question qui mérite d’être entendue : comment expliquer qu’un service aussi essentiel demeure, après toutes ces années, aussi fragile?
Un Québec à la hauteur de sa promesse
Cette question est au cœur de la mobilisation portée par l’ARUTAQ et ses partenaires dans le cadre de la Campagne nationale 2026 pour un transport adapté digne, juste et équitable.
Un article du 4 août dans Le Nouvelliste, rappelle justement que le Québec doit être à la hauteur de sa promesse en matière de transport adapté. Car une société qui affirme vouloir être inclusive ne peut pas se satisfaire d’un système où l’accès à la mobilité varie selon le territoire où l’on habite.
Le Manifeste pour un transport adapté digne, juste et équitable lancé par la Coalition transport adapté — formée de l’ARUTAQ, de l’Alliance québécoise des regroupements régionaux pour l’intégration des personnes handicapées (AQRIPH) et de la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec (COPHAN) — porte précisément cette exigence. Le manifeste demande notamment un financement récurrent, prévisible et adapté à la croissance des besoins, des mesures structurées pour le recrutement et la formation des chauffeurs, un soutien à l’acquisition de véhicules adaptés et sécuritaires, ainsi qu’une reconnaissance politique claire du transport adapté comme service essentiel. Ce ne sont pas des demandes extravagantes. Ce sont les conditions minimales pour permettre au transport adapté de remplir sa mission.
En 1973, Jacques et Jean-Marc Forest ont vu un besoin et ont choisi d’agir. Il y a quelque chose de particulièrement frappant à mettre en parallèle l’héritage des frères Forest et les revendications que nous portons aujourd’hui. Ils ont compris que les personnes ayant des limitations fonctionnelles ne demandaient pas un privilège, mais la possibilité de vivre pleinement leur citoyenneté.
Cinquante-trois ans plus tard, cette vision demeure d’une étonnante actualité. Les besoins ont changé. La population a vieilli. Les déplacements se sont multipliés. Les exigences en matière de participation sociale ont évolué. Mais une chose demeure : sans mobilité, l’inclusion reste incomplète. La CDPDJ l’a rappelé avec force : sans transport, il devient impossible ou beaucoup plus difficile d’accéder à l’emploi, à l’éducation, aux soins, à la participation citoyenne et à la vie sociale.
Honorer leur mémoire, c’est choisir leur vision
L’ARUTAQ salue chaleureusement la Ville de Bonaventure pour avoir choisi de faire vivre la mémoire de Jacques et Jean-Marc Forest. Une plaque commémorative est importante. Un lieu public portant leur nom l’est tout autant. Mais le meilleur hommage que nous puissions leur rendre demeure probablement de ne jamais renoncer à la vision qu’ils portaient.
- Une vision dans laquelle la mobilité est reconnue comme un droit.
- Une vision dans laquelle l’innovation est au service des citoyennes et des citoyens.
- Une vision dans laquelle aucune personne ne doit être condamnée à l’isolement en raison de son handicap.
- Une vision dans laquelle le transport adapté est considéré non pas comme une dépense que l’on tente de contenir, mais comme un investissement essentiel dans l’égalité, l’autonomie et la participation citoyenne.
À l’heure où le transport adapté fait face à un manque de vision politique et à un sous-financement chronique qui fragilisent de plus en plus les services, nous devons nous demander collectivement : sommes-nous encore à la hauteur de l’héritage que nous ont laissé les pionniers?
2026 : une année électorale pour faire entendre votre voix
Les prochaines élections doivent être l’occasion d’une mobilisation collective pour le transport adapté au Québec. Cette mobilisation ne peut reposer uniquement sur les personnes qui utilisent les services ou sur les organismes qui les représentent. Elle doit interpeller l’ensemble de la société civile : organismes communautaires, groupes de défense des droits, familles, travailleurs et travailleuses, professionnels, élus municipaux et citoyens et citoyennes.
Nous devons être nombreux à prendre la parole : pour énoncer les réalités vécues, pour alerter sur les conséquences d’un système fragilisé, mais aussi pour valoriser les initiatives qui fonctionnent et, surtout, pour proposer des solutions.
Car si les difficultés du transport adapté sont aujourd’hui largement documentées, force est de constater que les réponses politiques demeurent trop souvent ponctuelles et insuffisantes pour répondre aux enjeux qui se posent à moyen et à long terme. Or, un service essentiel comme le transport adapté ne peut être pensé au gré des urgences budgétaires ou des cycles politiques. Il exige une vision, de la prévisibilité, des investissements durables et une véritable planification à long terme.
La société civile doit donc se faire force de proposition. Elle doit contribuer à définir le transport adapté dont le Québec a besoin demain et à porter collectivement cette vision auprès des décideurs.
Se mobiliser, ce n’est pas seulement dénoncer ce qui ne fonctionne pas. C’est aussi démontrer que d’autres choix sont possibles et proposer les moyens de les mettre en œuvre.
C’est dans cet esprit que s’inscrit la Campagne nationale 2026 de la Coalition transport adapté. Parce que l’avenir du transport adapté nous concerne toutes et tous, il est temps de faire entendre une voix collective, forte et constructive pour que le Québec soit enfin à la hauteur de sa promesse.
La Campagne nationale 2026 portée par la coalition transport adapté nous offre une occasion de répondre collectivement à cette question. La Coalition transport adapté invite les personnes utilisatrices, leurs proches, les organismes, les intervenants, les élus et l’ensemble de la population à se mobiliser autour du Manifeste pour un transport adapté digne, juste et équitable.
Chaque signature compte.
Elle permet de rappeler que derrière chaque déplacement se trouve une personne qui veut travailler, étudier, se soigner, faire ses courses, voir ses proches, participer à la vie de sa communauté ou simplement vivre sa vie comme tout le monde.
Se déplacer, c’est vivre. C’était déjà la conviction qui animait les frères Forest. C’est encore celle qui doit guider nos choix aujourd’hui. Faisons vivre leur héritage. Faisons entendre notre voix.
Signez le Manifeste pour un transport adapté digne, juste et équitable dans le cadre de la Campagne nationale 2026.
https://arutaq.org/campagne-nationale-2026/
Pour Jacques et Jean-Marc Forest.
Pour les personnes qui utilisent aujourd’hui le transport adapté.
Et pour celles qui en auront besoin demain.
Le Québec doit être à la hauteur de sa promesse.
Articles en référence :
- À la mémoire des frères Forest, pionniers du transport adapté : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2273670/transport-adapte-accessibilite-archive-frere-forest
- Pour l’égalité réelle des personnes en situation de handicap: agir enfin sur le transport adapté: https://www.journaldemontreal.com/2026/06/01/pour-legalite-reelle-des-personnes-en-situation-de-handicap-agir-enfin-sur-le-transport-adapte
- Transport adapté: Québec a l’obligation d’être à la hauteur de sa promesse : https://www.lenouvelliste.ca/opinions/parole-aux-lecteurs/2026/08/04/transport-adapte-quebec-a-lobligation-detre-a-la-hauteur-de-sa-promesse-AG5TNKIPGBBFHAJWXC2UURUORU/
Québec, ARUTAQ, Août 2026 — Dominique Viénot