Réduire les coûts ne doit pas signifier réduire la qualité et l’accessibilité

Deux récentes publications de la journaliste Jeanne Corriveau dans Le Devoir proposent des lectures critiques de la situation du transport collectif au Québec à partir d’analyses distinctes mais convergentes dans leurs conclusions problématiques :
• Un article soulignant que la sous-traitance n’est pas une solution pour sauver le transport collectif, s’appuyant sur une étude de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS)
• Un autre article montrant comment un audit comptable des sociétés de transport, réalisé par la firme Raymond Chabot Grant Thornton (RCGT), est remis en question par des expert·e·s, notamment Samuel Sponem, professeur en comptabilité de HEC Montréal.

En croisant ces deux analyses, il apparaît clairement que les solutions proposées par certains décideurs reposent sur des logiques strictement comptables ou contractuelles, sans tenir compte des réalités humaines, sociales et opérationnelles du transport collectif — et encore moins du transport adapté, qui dessert les personnes les plus vulnérables.

La sous-traitance : un mirage comptable aux effets réels sur la qualité

L’étude de l’IRIS largement reprise par Le Devoir met en garde contre l’idée que la sous-traitance serait une panacée pour les sociétés de transport :

  • Exo — unique société de transport au Québec à sous-traiter entièrement ses services d’autobus — affiche, selon l’analyse, un taux de bris de service moyen deux fois plus élevé que les autres réseaux, et un taux de plaintes plus de quatre fois supérieur aux sociétés publiques.
  • Ces résultats suggèrent que des contrats privés à bas coûts se traduisent par une qualité de service nettement inférieure, résultant notamment de conditions de travail moins attractives pour les conductrices et conducteurs, qui peinent à attirer et retenir le personnel, ce qui aggrave la fiabilité.
  • L’étude conclut que se fier davantage au privé « troquerait une crise financière pour une crise de fiabilité du service », en éloignant encore davantage les usagers du transport collectif.

Pour l’ARUTAQ, ce constat procède d’une même logique que celle de l’audit comptable : ces démarches d’optimisation se font sans mesurer la valeur réelle du service rendu aux usagères et usagers, et en particulier aux personnes vulnérables qui dépendent de ce service pour leur autonomie et leur participation sociale pleine et entière.

L’audit comptable : une analyse limitée qui privilégie les chiffres au détriment des effets sociaux

L’audit mandaté par le gouvernement en 2024, analysé dans un autre article du Devoir, s’appuie sur une lecture comptable et technique des dépenses, mettant en avant des pistes d’économies pouvant atteindre des centaines de millions de dollars. Ce travail, rendu public et commenté par des expert·e·s comme Samuel Sponem de HEC Montréal, met en lumière de sérieuses limites :

  • Le rapport définit la performance essentiellement à partir d’indicateurs financiers, comme le coût kilométrique, sans intégrer la qualité du service, l’accessibilité ou les besoins particuliers des usagers.
  • Parmi les économies possibles, le recours accru à la sous-traitance figure en bonne place — un choix qui, comme l’a montré l’étude de l’IRIS, pourrait nuire à la qualité et à la fiabilité des services.

Cette focalisation sur la réduction des coûts, sans analyse sociale ni mesure des conséquences sur l’accessibilité, crée un risque réel : celui de justifier des reculs de services là où des investissements sont au contraire nécessaires.

Des économies à quel prix ?

Pour l’ARUTAQ, l’importance de produire des analyses rigoureuses n’est pas discutable, mais ces analyses doivent inclure l’impact humain :

  • Les services de transport collectif ne sont pas des biens consommables ordinaires : ils conditionnent la mobilité, l’emploi et l’inclusion sociale des personnes en perte d’autonomie ou admises aux services de transport adapté et de tous ceux qui ne disposent pas d’alternative fiable à l’auto solo.
  • Le transport adapté, qui permet à des milliers de personnes vulnérables d’accéder à leurs activités quotidiennes, est particulièrement menacé si l’on pousse trop loin les logiques d’économie sans considérer les besoins d’accessibilité universelle.

Les recommandations issues de l’audit comptable et le discours autour de la sous-traitance risquent de convaincre des décideurs de se concentrer sur la réduction des dépenses immédiates, plutôt que de bâtir un réseau durable, accessible et de qualité pour tous, y compris les personnes vulnérables et les citoyennes et citoyens qui ont choisi de faire leur part en utilisant le transport collectif.

Une vision alternative : qualité, inclusion et investissement public

À contrepieds des solutions axées uniquement sur la réduction des coûts, l’Alliance des regroupements d’usagers du transport adapté du Québec propose :

  • Une approche qui mesure la performance en termes de qualité du service, de fiabilité, d’accessibilité et d’impact social, et non seulement du coût par kilomètre ;
  • Un refus du recours systématique à la sous-traitance, surtout lorsqu’elle se traduit par un affaiblissement de la qualité de service et des conditions de travail ;
  • Un investissement accru du secteur public, non seulement pour soutenir le réseau actuel, mais pour assurer que tous puissent accéder à un transport collectif, accessible et adapté de qualité, flexible et répondants aux besoins réels de la population.

Les approches actuellement mises de l’avant — qu’elles reposent sur la sous-traitance ou sur des audits strictement comptables font réaliser des économies sur le dos des plus vulnérables, tout en décourageant celles et ceux qui choisissent le transport collectif pour des raisons environnementales, sociales ou économiques.

Pour l’ARUTAQ, il est urgent de sortir de cette logique réductionniste.

Il est grand temps que la société civile, les usagers, les organisations communautaires, les municipalités, les organismes et sociétés de transport, les travailleurs et travailleuses, ainsi que l’ensemble des acteurs impliqués dans les services de transport collectif, accessible ou adapté, fassent front commun. Ensemble, il est temps de co-construire les services de mobilité dont le Québec aura réellement besoin pour les 20 prochaines années.

Car bâtir un réseau de transport collectif et adapté performant, inclusif et durable ne se fera jamais en empilant des tableaux Excel ou en réduisant mécaniquement les coûts : cela exige une vision collective, un véritable engagement politique et des investissements à la hauteur des besoins d’une société qui veut garantir la mobilité pour toutes et tous.
Et l’avenir du transport collectif doit être pensé par pour et avec les citoyens et non contre eux.

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Pour aller plus loin

La sous-traitance n’est pas une solution pour sauver le transport collectif, estime l’IRIS
https://www.ledevoir.com/actualites/transports-urbanisme/955461/sous-traitance-est-pas-solution-sauver-transport-collectif-estime-iris?cx_testId=122&cx_testVariant=cx_1&cx_artPos=0&cx_experienceId=EXF3HHRXS814&cx_experienceActionId=showRecommendationsX5W00AKKJUNRSAY#cxrecs_s

L’audit sur les sociétés de transport mis à mal par un expert en comptabilité
https://www.ledevoir.com/actualites/transports-urbanisme/966777/audit-societes-transport-mis-mal-expert-comptabilite  

Le transport interurbain par autocar au Québec: portrait d’une industrie à la croisée des chemins
https://iris-recherche.qc.ca/publications/transport-interurbain/

Dominique Viénot
Directeur général de l’ARUTAQ